Message de la croix
Selon Paul en 1 et 2 Corinthiens
Il existait, dans le monde romain antique, un mot si obscène que l'un des plus grands orateurs de Rome affirmait qu'on ne devait même jamais le prononcer devant un citoyen romain, pas seulement l'écarter de son corps, mais le tenir loin de ses pensées, de ses yeux, de ses oreilles. Cet orateur s'appelait Cicéron, et le mot qu'il visait, c'était croix. Prenons le temps de mesurer cela.
La croix, c'était la chaise électrique, la potence, le peloton d'exécution, et pire encore que ces trois choses réunies. Une méthode conçue précisément pour vous couvrir de honte pendant qu'elle vous tuait. Et voilà qu'un homme entre en scène, saisit l'objet le plus obscène de tout l'imaginaire romain, celui qu'on ne pouvait même pas nommer à voix haute, et le place au centre absolu de tout ce qu'il enseigne.
Il déclare cette horreur est la puissance de Dieu. À la fin de cette étude, vous comprendrez exactement pourquoi ce même message a divisé chaque personne qui l'a entendu en deux groupes, complètement opposés, et dans lequel de ces deux groupes, vous vous trouvez, vous, en ce moment.
Ce qu'était vraiment la crucifixion, nous devons ressentir tout le poids de cela avant que la suite du texte ne prenne son sens. Dans le vocabulaire juridique romain, la crucifixion était le summum supplicium voulant dire « le supplice suprême », la peine suprême, la pire chose que l'état pouvait infliger à un être humain. Elle se situait au-dessus du bûcher, au dessus de la décapitation, au-dessus de la mort par les bêtes sauvages, réservées délibérément aux plus méprisés, esclaves rebelles, criminels violents, ennemis de l'état.
Un citoyen romain en était presque entièrement protégé par la loi, car on la jugeait trop dégradante pour quiconque avait la dignité de la citoyenneté. Et cette dégradation était précisément le but recherché. La crucifixion n'était pas simplement un moyen efficace de tuer.
Rome disposait de méthodes plus rapides. La crucifixion était lente à des seins, et publique à des seins. On dénudait la victime et on la suspendait le long d'une route ou près d'une porte de la ville, là où les foules passaient, pour que le message soit clair pour tous. Voilà ce qui arrive à qui défie Rome. Les romains comprenaient parfaitement ce pouvoir et l'utilisaient comme une arme de terreur politique.
Lorsque la révolte d'esclaves menée par Spartacus fut enfin écrasée, les autorités romaines bordèrent une grande route de milliers de croix, kilomètre après kilomètre, et laissèrent les corps exposés en avertissement à quiconque rêverait de résister.
Il y a un détail infime, presque insoutenable, enfoui dans les récits des Evangiles, qui montre à quel point cette souffrance était minutieusement organisée. Les exécuteurs romains avaient une méthode courante pour hâter la mort, lorsqu'ils devaient retirer les corps rapidement. Ils brisaient les jambes de ceux qui vivaient encore. Sans pouvoir prendre appui sur ses jambes pour respirer, un crucifié suffoquait en quelques minutes. J'en rapporte que lorsque les soldats vinrent hâter la mort des deux hommes crucifiés aux côtés de Jésus, ils brisèrent les jambes du premier, puis du second. Mais en arrivant à Jésus, ils constatèrent qu'il était déjà mort et ne lui brisèrent pas les jambes. Un soldat lui perça plutôt le côté avec une lance.
Jean précise que cela arriva pour que s'accomplisse cette parole de l'écriture. Aucun de ces os ne serait brisé, Jean 19:32-36. Même dans les détails mécaniques les plus infimes du fonctionnement d'un peloton d'exécution romain, l'écriture révèle une précision, non un hasard. C'est pour cela que ce mot portait une telle horreur. Ce n'était pas seulement l'agonie physique, bien que cette agonie fut bien réelle et immense. C'était la honte.
Dans une culture bâtie sur l'honneur, où la réputation publique d'une personne était tout, la crucifixion était la dépossession ultime. Elle arrachait à quelqu'un tout ce qui faisait de lui une personne, et l'exposait devant le monde entier. Voilà le décor sur lequel les premiers chrétiens ont fait leurs déclarations stupéfiantes. Ils n'ont pas caché la manière dont leur seigneur était mort, ni discrètement changé de sujet. Ils sont entrés dans ce même monde et ont proclamé ouvertement que leur seigneur était mort sur l'une de ses croix, et que c'était une bonne nouvelle, la meilleure des nouvelles.
Imaginez un mouvement, aujourd'hui, qui bâtirait son symbole central autour d'une chaise électrique ou d'une potence, non pas en s'en excusant, mais avec joie, comme le coeur même de son espérance. C'est à peu près le choc que ressentait une personne du premier siècle en entendant les chrétiens se glorifier d'une croix.
Mettez cela en parallèle avec ce que Paul prêchait réellement dans les villes de l'Empire ; - "Dieu, le Créateur de toutes choses, l'être le plus haut et le plus saint qui existe, était venu sur terre en tant qu'homme, et avait été crucifié, cloué nu près d'une route, exécuté selon la méthode réservée aux esclaves et aux malfaiteurs."
Pour une oreille antique, ce n'était pas simplement surprenant, c'était grotesque. Chaque instinct d'une personne du premier siècle se rebellait contre cette idée. Un Dieu crucifié était une contradiction dans les termes, car les dieux étaient censés être puissants, glorieux, intouchables.
mais s'est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; et ayant paru comme un simple homme, il s'est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort, même jusqu'à la mort de la croix. »
Le Fils a pris une nature humaine réelle et mortelle, sans cesser d'être pleinement Dieu.
Et c'est dans cette nature humaine, celle qui pouvait avoir faim, pleurer, saigner, mourir, que la mort a vraiment eu lieu, tandis que le Fils éternel qui s'était uni à cette nature, demeurait pleinement, sans rupture, Dieu. C'est pourquoi l'écriture peut affirmer quelque chose d'aussi vertigineux qu'acte 20:28, où Paul demande aux anciens d'Éphèse de prendre soin de l'église de Dieu, qu'il s'est acquise par son propre sang. Dieu, dans sa nature divine, n'a pas de sang. Mais parce que le Fils s'est uni si complètement à un corps humain réel, le sang de ce corps pouvait à juste titre être appelé le sang de Dieu lui-même, celui qui mourrait était véritablement, pleinement Dieu, même si ce qui mourait était sa nature humaine véritable, et non la nature divine elle-même. Ce n'est pas une nuance théologique inventée pour adoucir le scandale. Si elle change quelque chose, c'est plutôt qu'elle l'approfondit, car cela signifie que le Dieu éternel est immuable à choisir, sans y être contraint, de s'unir de façon permanente à une nature capable d'une telle souffrance, et de laisser cette souffrance devenir véritablement la sienne.
C'est ce qui rend cette affirmation tellement plus étrange, et tellement plus précise, que de simplement dire « Dieu est mort ». C'était comme entrer dans une salle et annoncer que le roi de l'univers était descendu dans la boue, couvert de souillures, craché dessus par une foule, et s'était laissé tuer là. Et Paul regarde tout cela, l'horreur, la honte, le scandale, et dit « Oui, c'est précisément de cela que je veux parler. C'est la puissance de Dieu. »
On comprend pourquoi certains pensaient qu'il avait perdu la raison, et l'on comprend aussi pourquoi ceux qui ont saisi cela n'ont plus jamais été les mêmes.
Pour comprendre ce que Paul fait à Corinthe, il faut savoir d'où il venait. Avant Corinthe, Paul avait été à Athènes, la capitale intellectuelle du monde antique. Là, il avait joué le jeu sur le terrain de ses adversaires, se tenant parmi les philosophes, citant leur propre poète, bâtissant patiemment un pont intellectuel vers le Dieu qu'il voulait leur faire connaître. C'était un chef-d'oeuvre de persuasion. Et, chiffres à l'appui, cela n'a pour l'essentiel pas fonctionné.
Athènes, croulée sous les philosophies rivales, stoïciens, épicuriens, cyniques, héritiers de Platon et d'Aristote, chaque étale du marché des idées criant plus fort que le suivant. Et qu'avaient-ils tous en commun ? Une confiance totale dans le raisonnement humain. La conviction que, si l'on réfléchissait assez fort et assez clairement, on pouvait saisir le monde et maîtriser sa vie par le seul effort de l'intelligence.
Face à tout cela, Paul prend une décision délibérée en arrivant à Corinthe. Il change de stratégie par rapport à celle qu'il avait employée à Athènes. Il le dit lui-même clairement. 1 Corinthiens 2:2 : « Car je n'ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. »
Il réduit son message à une seule chose.
Pour saisir à quel point ce choix était radical, il faut comprendre l'obsession particulière de Corinthe, les mots. Des mots beaux, puissants, persuasifs. La culture grecque avait transformé l'art oratoire en une science. La rhétorique et un orateur talentueux étaient une sorte de célébrité, jugée moins sur le fond de son discours que sur sa forme. Le style avant le contenu. La performance avant le message.
Paul nomme cela directement. Il évite ce qu'il appelle la « sagesse des beaux discours ». 1 Corinthiens 1:17 : « Ce n'est pas pour baptiser que Christ m'a envoyé, c'est pour annoncer l'Évangile, et cela sans la sagesse du langage, afin que la croix de Christ ne soit pas rendue vaine. »
Littéralement, en grec, la sagesse fondue à la parole. Cette culture de l'éloquence éblouissante.
A Corinthe, pour être pris au sérieux, il fallait se produire. Et les Corinthiens allaient juger Paul selon exactement ce critère. Certains se plaignaient que sa parole manquait d'éclat, que sa présence était faible. Dans une ville de performeurs, Paul n'éblouissait pas. Et, il s'avère que c'était voulu. Il donne lui-même la raison. Il ne voulait pas prêcher avec des discours habiles de sagesse humaine, de peur de vider la croix de Christ, de sa puissance. S'il avait habillé la croix de rhétorique éclatante, les gens auraient rompu être touchés par sa performance plutôt que saisis par le sauveur. Le messager aurait obscurci le message.
Paul a donc délibérément mis de côté un véritable don pour l'éloquence. Non parce que l'éloquence est un péché, mais parce qu'il ne voulait rien laisser se dresser entre ses auditeurs et la puissance brute, sans phare, de ce que Dieu avait réellement accompli sur la croix. Il y a là une leçon cachée pour quiconque s'est déjà senti pas assez intelligent, pas assez éloquent ou dépourvu des mots justes pour partager sa foi. La puissance n'a jamais résidé dans les mots. Elle a toujours résidé dans la croix. Vous n'avez pas besoin d'être brillant. Vous avez seulement besoin d'être fidèle au message et de le laisser faire ce que lui seul peut faire.
Passons maintenant aux trois mots grecs qui éclairent tout ce que Paul fait dans ce passage. Paul écrit que le message de la croix est une folie pour ceux qui périssent. Le mot grec est « mōría ». Eh oui, c'est un mot de la même famille que le mot anglais moron, qui signifie « personne stupide » ou « personne dépourvue de bon sens ». Le mot anglais moron a été créé à l'époque moderne à partir du grec mōrós, qui signifie « insensé » ou « déraisonnable ». Dans le texte de Paul, mōría signifie « folie » ou « absurdité » ; le message de la croix paraît insensé aux yeux de ceux qui périssent.
Quand Paul dit que la croix est moria pour ceux qui périssent, il ne dit pas qu'il la trouve simplement étrange ou peu familière. Il dit qu'il la trouve idiote, le genre de choses qu'aucune personne intelligente ne pourrait prendre au sérieux. Et, il n'est pas naïf quant à la manière dont son message résonne. Dans ce court passage, il martèle cette idée de folie pas moins de six fois.
Mettez-vous à la place d'un Corinthien instruit. Vous avez entendu les grands orateurs, vous connaissez la philosophie, et voilà qu'un tisserand de tente venu de Galilée vous dit que la clé de tout l'univers, le secret pour être en règle avec Dieu, c'est qu'un paysan galiléen a été cloué sur une croix romaine comme un vulgaire criminel, qu'il serait soi-disant revenu d'entre les morts, et que cela paierait en quelque sorte pour les fautes de toute l'humanité. Cela ne ressemble pas à une nouvelle philosophie sophistiquée, qu'on pourrait débattre avec plaisir. Cela ressemble tout simplement à de la démence.



























